Mairie de Saint-Joseph
Nous remontons dans le temps trois siècles en arrière. Vers la fin du XVIIe siècle, un personnalité de Saint Martin la Plaine nous légua un aperçu de notre coin de terre.
Rappelons tout d’abord que la commune de Saint-Joseph n’existe que depuis 1867 et qu’auparavant son territoire était intégré à celui de notre voisine Saint Martin la Plaine. Rappelons encore que les communes, divisions administratives modernes, n’existent que depuis la Révolution française, soit un peu plus de deux siècles.
Et auparavant ? Pour simplifier, disons que l’unité administrative de l’Ancien Régime s’appelait la paroisse et recouvrait évidemment une unité religieuse. La seule autorité civile était tenue par le représentant du seigneur qui ne résidait pas de manière permanente dans la paroisse. Le curé avait entre ses mains une partie du pouvoir administratif, puisque depuis le milieu du XVIe siècle, il tenait ce que nous appelons maintenant les registres d’état-civil qui regroupaient en ces années-là le registre des baptêmes, celui des mariages et celui des sépultures. Le curé de chaque paroisse dépendait de l’évêque de son diocèse pour les affaires religieuses, mais était sous l’autorité de l’Intendant de la Généralité pour les affaires civiles, l’Intendant étant une sorte de super-préfet (représentant de l’Etat, donc du roi) et la Généralité correspondrait plus ou moins à la région (bien que l’administration de cette époque ait été complètement différente de la nôtre).
Vers 1690, l’Intendant de la Généralité de Lyon, Lambert d’Herbigny expédia à chacun des curés de sa région (plus de 700) un questionnaire d’une trentaine de points. Pourquoi ? Bien qu’il ait été présenté pour servir à l’instruction des petits-enfants de Louis XIV, l’Intendant souhaitait contrôler les données démographiques, économiques et fiscales que les receveurs des tailles (les percepteurs de l’époque) lui transmettaient. Le pouvoir royal avait besoin de toujours plus d’argent. Raison de plus pour tenter de connaître plus précisément la réalité.
Les réponses des différents curés à ce questionnaire sont conservées aux archives départementales du Rhône et parmi elles figurent, rédigée en 1697, celle de Lazare Chambroy, curé de Saint Martin. Il exerçait dans son église depuis plus de 30 ans. Il connaissait donc bien la paroisse, ses habitants et son activité économique. Quelques explications sont utiles pour une meilleure compréhension de cet état des lieux. Bien sûr, à cette époque, on ne s’exprimait pas tout-à-fait comme maintenant et quelques tournures de phrase peuvent nous surprendre (prairies abreuées = prairies irriguées). L’orthographe de certains mots ne correspond pas à celle d’aujourd’hui, ce qui signifie que l’orthographe évolue (midy = midi ; le mot enfans, par exemple). D’autre part, le curé a oublié parfois quelques mots ce qui nuit à la compréhension de certaines de ses phrases.
Voici donc, tel quel, le rapport établi par le curé de Saint-Martin.
1. MEMOIRE qui contient avec le nombre des communiants le nombre et les noms des villages ou hameaux dont est composée la paroisse de Saint Martin la Plaigne du diocèse province et généralité de Lyon de l’élection de Saint Etienne de Furan, bornée au midy par les paroisses de Rive de Gier et de Saint Genis Terrenoire/ au couchant par la dite paroisse de Saint Genis Terrenoire et par celle de Saint Romain en Jarez/au nord par celle de Saint Didier sous Riverie et de Saint Maurice sur Dargoire/ au levant par les dites paroisses de Saint Maurice et de Rive de Gier/ de laquelle Messieurs les Comtes de Lyon sont les décimateurs et les Seigneurs haut justiciers de son clocher.
2. Elle peut avoir environ trois heures et demie de circuit/ ses avenues sont très difficiles ce qui préjudice beaucoup au commerce de ses denrées/ Quoiqu’elle soit située en montagne son climat est assez tempéré, mais le voisinage des montagnes qui la dominent et qui l’environnent la rendent fatalement sujette aux injures des vents et des tempêtes qui ravagent presque toutes les années sa récolte en tout ou en la plus grande partie, ce qui parait par les verbaux annuellement dressés par Messieurs les Elus de Saint Etienne.
3. Son principal revenu est en vins peu exquis et plus longtemps exposé aux tempêtes/Il y a très peu de bois taillis, encore moins d’arbres fruitiers/ Il y a aussi peu de prairies abreuées seulement des eaux pluviales, et très peu de terre à froment/ Les Mars n’y profitent point/ Son terroir étant fort stérile et l’orge ne produit que du seigle qui ne suffit pas pour la nourriture des habitants qui sont obligés de le tirer aux dépens des marchés circonvoisins/ Sur son étendue entre le midy et le levant il y a eu quelques carrières de charbon de pierre qui ont fini/ Sur les limites ou extrémités de la paroisse entre le nord et le levant on estime qu’il y a une mine d’or occupée par les eaux peu abondantes mais dont les filons sont du plus fin or/ au reste le tiers de la paroisse est en montagnes entièrement incultes et d’aucun revenu.
4. Les taillables forains et les exempts ou privilégiés possèdent le tiers de tout le terroir/ et de ce tiers les Forains en possèdent plus de la moitié et de la portion de ce tiers qui est en vignes les forains en possèdent les deux tiers et les exempts seulement un tiers.
5. Les manans ou taillables de la paroisse sont cottisés dans une seule parcelle, ce qui ruine à tous les habitants l’année de consulat, qui ne permet faire l’avance d’une si grosse cotte sans des emprunts et des frais consumans.
6. Outre le gros du village aux environs de l’église paroissiale et de son cimetière, il y a seize petits hameaux savoir la Bessonnière, Beyrieu, Bissieu, la Boissonnière, la Bourdonnière, la Catonnière, Charmel, Grénod, les Granges, la Jubilière, Milissieu, la Plaigne, Popenot, la Taravelière et la Viry et il y a encore six couples de feux et trente six maisons seules et à l’écart.
7. A l’exception de quelques forgeurs ou cloustiers, tout le travail des manans est la culture de leurs fonds, ce qui fait que par le ravage des grêles et des tempêtes ils sont réduits à la dernière misère/ leurs maisons s’éboulent/Ils ne peuvent loger leurs enfants. Nombre de familles ont abandonné pour aller dans d’autres paroisses faire valoir des granges/ plus de quarante garçons ont pris le parti de servir dans les troupes/ plus de cinquante filles sont en service dans les villes circonvoisines et nombre de garçons y sont apprentis en sorte que les malheureux fonds demeurent en friches et sans culture à l’oppression des consuls malheureux qui sont surchargés des deniers extraordinaires de non-valeur.
8. Le nombre des communians est à présent réduit de celui de plus de neuf cent à six cent soixante trois, dont il y a cent soixante quinze hommes mariés et autant de femmes, dix huit veufs, soixante et une veuves/ cent dix neuf garçons dont il y a vingt quatre valets étrangers/ cent quinze filles dont il y a quinze servantes étrangères.
9. Il y a deux cent quatre vingt dix enfans non communians savoir cent trente cinq garçons quarante neuf majeurs de sept ans, et quatre vingt six mineurs de sept ans/et cent cinquante cinq filles, soixante majeures de sept ans et quatre vingt quinze mineures de sept ans.
10. C’est le mémoire le plus fidèle que puisse donner de sa paroisse à son excellence Monsieur l’Intendant son très humble et obéissant serviteur.
Lazare Chambroy - curé dudit St Martin
Pour une meilleure lisibilité, des numéros de paragraphe ont été ajoutés à l’écrit du curé de Saint Martin. Plusieurs commentaires sont également nécessaires pour mieux l’appréhender. Procédons paragraphe par paragraphe.
1. Ne soyons pas étonnés de l’écriture de la Plaine qui se transforme en Plaigne. A une autre époque, on écrivit la Plagne. Messieurs les Comtes de Lyon sont les chanoines qui siègent au chapitre de l’église Saint Jean à Lyon. Ils sont les seigneurs de Saint Martin où ils exercent la justice. Ils touchent la dîme (ils sont les décimateurs) qui se monte à 1/15 des récoltes. On le voit, l’essentiel du pouvoir (économique, politique, fiscal, judiciaire, religieux) est concentré entre leurs mains.
2. Le curé noircit le tableau. Le territoire - il n’a pas changé depuis trois siècles ! - n’est pas montagneux. Quant aux récoltes qui seraient «ravagées» par les tempêtes, comme il l’écrit, il exagère quelque peu comme la plupart de ses collègues, espérant amadouer l’Intendant pour éviter de trop grosses augmentations de l’impôt royal à ses ouailles.
3. Cette description des productions de la paroisse ne peut être comparée à un tableau statistique. Il nous renseigne néanmoins un peu sur l’agriculture en confirmant la place prépondérante de la vigne par rapport aux céréales. On n’apprend rien sur la portée de l’élevage. L’immense majorité des habitants s’adonnait au travail de la terre, soit en tant que laboureurs, propriétaires de quelques arpents de terre et de quelques animaux, soit comme journaliers louant leurs bras. Il ne nous dit rien non plus sur les artisans qu’il évoque seulement au paragraphe 7 (forgeurs ou cloustiers). Or, on sait que, comme dans toute communauté villageoise, à Saint Martin, en ces années-là, on trouvait quelques maçons, menuisiers, charpentiers, tisserands, voituriers. La présence de charbon est notée, ainsi que l’existence d’une mine d’or. (Pour avoir plus d’informations sur cette mine d’or, consulter le site : http://laminedebissieux.site.voila.fr/)
4. Un peu de vocabulaire : les taillables sont les habitants qui paient l’impôt royal, la taille. Les forains sont les propriétaires de parcelles n’habitant pas à Saint Martin. Les exempts ou privilégiés sont les membres du clergé et de la noblesse qui ne sont pas assujettis au paiement de l’impôt royal. Ceux-ci possèdent donc un peu moins du 1/6 du territoire.
5. Les manans (orthographe actuelle : manants) par opposition aux forains sont ceux qui habitent dans le village (bourg et hameaux). Ils paient tous l’impôt royal, qu’ils soient un peu riches ou pas du tout. La taille est un impôt forfaitaire décidé par le pouvoir royal. Les habitants de la paroisse élisent parmi eux chaque année des collecteurs (consuls) de cet impôt. La part de chacun est relativement équilibrée. Pas question de surimposer son voisin au risque l’année suivante de se voir soi-même surtaxé ! Mais si la collecte est inférieure à la somme demandée, le collecteur doit faire l’avance de la différence !
6. On retrouve bien les hameaux qui existent encore de nos jours. Par contre le sud du territoire (après Montbressieux) n’était occupé que par quelques maisons isolées. L’habitat a bien changé depuis.
7. Il y a 300 ans, des forges fonctionnaient activement à plusieurs endroits de la paroisse. Les cloustriers fabriquaient des clous, bien sûr. Le curé dressait un sombre tableau qui ne correspondait que partiellement à la réalité, toujours pour apitoyer l’Intendant. Il semble que la plupart des curés se soient donnés la consigne pour signaler une situation plus difficile que celle qu’ils constataient effectivement. Le curé ne parle pas des femmes qui prenaient en nourrice de très jeunes enfants originaires souvent de Lyon. Un moyen de récupérer un peu d’argent pour des habitants à très faibles revenus.
8. Le curé parle d’une diminution assez considérable de la population qui serait passée de 900 environ à 663 (il ne s’agit que des habitants en âge de communier). Pourquoi cette diminution ? En 1694, à la suite de mauvaises récoltes qui ont touché Saint Martin et toute la région, le prix du blé a augmenté considérablement et la malnutrition a gagné un nombre important de gens aux revenus plus que modestes. Cette année-là, la mortalité a été multipliée par 3 à Saint Martin. Une hécatombe. Entre 1691 et 1693, la totalité des décès se montait à 144, soit une moyenne de 48 par an. Au cours de l’année 1694, le curé procéda à 138 enterrements (plus d’un dixième de la population). On voit le drame subi par de nombreuses familles. Souvenons nous d’autre part que la mortalité infantile était extrêmement élevée. Un enfant sur deux ne dépassait pas l’âge de 5 ans.
9. Une simple addition permet d’aboutir à un total de 953 habitants. Quelques années auparavant, la population se montait à environ 1200 habitants. (Aujourd’hui Saint Martin + Saint Joseph totalisent 5 300 habitants). Le curé de Saint Martin considérait les enfants tantôt majeurs, tantôt mineurs, suivant qu’ils aient ou non dépassé l’âge de 7 ans, âge auquel ils communiaient pour la première fois. La religion ponctuait la vie de chacun, baptême, communion, mariage, enterrement. Aucun des actes civils n’était pris en compte, ils n’existaient pas.
10. Quant à la fidélité du tableau dressé par le curé, les études historiques, la comparaison avec d’autres données de cette époque démontrent que Lazare Chambroy, comme beaucoup de ses confrères, a noirci intentionnellement la situation dans laquelle se trouvait la paroisse. La vie cependant était dure pour la très grande majorité de nos ancêtres, surtout après la grande mortalité de l’année 1694 qui décima une partie des familles.
Joseph Colomb